Les professionnels de santé ne sont évidemment pas les seuls à avoir recours à un langage qui leur est propre : chaque profession ou presque dispose de son propre jargon mêlant termes techniques et langage commun, acronymes et anglicismes. Ces langues spécialistes permettent à des professionnels d’échanger de façon concise et précise avec leurs collègues et pairs. Pourquoi alors, dans le cadre de la santé spécifiquement, ces langages hermétiques posent une difficulté ?

Contrairement aux métiers pour lesquels ils sont limités à un usage interne, le langage médical concerne tout le monde car soignants, patients et proches de patients doivent tous trois se comprendre. Cette langue médicale mêlant les termes scientifiques (propres à la médecine), les termes techniques (propres aux outils) et le langage courant pose un sérieux enjeu de communication, particulièrement intéressant dans le cadre de l’évolution récente de la relation patient-médecin. La barrière posée par ce jargon des médecins, entre les experts du domaine et les autres, a pu en effet largement contribuer à l’approche très paternaliste qui prédominait jusqu’à récemment entre le médecin et son patient, renforçant l’image du soignant-sachant. Depuis les années 1950, cette approche évolue progressivement à mesure que les patients deviennent plus informés et plus acteurs de leur santé. Dans ce contexte, le langage médical a-t-il encore une place ?

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Jargonner pour être plus précis

Si les médecins utilisaient auparavant, il est vrai, le latin ou quelques termes et acronymes experts pour ne pas être compris de leurs patients (comme la mystérieuse abréviation “C”, qui cachait “cancer”), les langages professionnels ont tout de même une vocation plus pratique. Il s’agit d’un moyen pour les professionnels de la santé de mieux se comprendre à travers un langage à la fois plus précis et plus concis. Si les médecins ont enrichi leur vocabulaire de nouveaux termes, c’est qu’ils ne disposaient pas dans la langue commune d’étiquette adaptées aux concepts dont ils parlent dans leur quotidien. Vouloir s’affranchir de ce lexique spécifique à la profession, comme on le lit parfois, serait dans la pratique difficilement envisageable. “Le langage médical est un langage technique dont la première finalité est de permettre aux professionnels de se comprendre entre eux. Exemple : un compte-rendu opératoire doit permettre à n’importe quel professionnel qui le lit de comprendre ce que l’opérateur a fait. On ne peut donc pas s’en passer.” résume le docteur Christian Thomsen, chirurgien viscéral et auteur de deux sites internet dédiés au langage médical, vocabulaire-medical.fr et dictionnaire-medical.fr(1).

Qui plus est, bien que formalisé, le langage médical évolue avec les usages, comme le font toutes les langues. Preuve en est, notamment, à travers le travail d’uniformisation des langues médicales qui est effectué par la communauté scientifique française depuis 1950 afin de comprendre et d’être intelligible des professionnels de santé étrangers et notamment anglophones. “La France est un des rares pays au monde à utiliser sa langue vernaculaire pour certains termes, notamment en anatomie.”, nous explique le docteur Thomsen. Avec cette uniformisation a-t-on pu entendre depuis peu des termes plus opaques encore pour les non-professionnels qu’auparavant, tels que “scapula” (omoplate), “hallux” (gros orteil) ou “tonsille” (amygdale). Ainsi, le langage médical gagne encore en complexité aux oreilles des patients.

Pourtant, comme le dit le docteur Thomsen, “Les véritables évolutions du vocabulaire médical correspondent aux innovations médicales.” Les termes liés aux matériels et techniques utilisés quotidiennement en médecine occupent en effet une part importante du vocabulaire des professionnels de santé, alors même qu’il s’agit de termes empruntés aux jargons d’autres profession. L’échographie par exemple était, avant de devenir un outil essentiel aux médecins, utilisée pour identifier des défauts de fabrication par l’industrie automobile et navale. Les évolutions techniques révolutionnent donc en médecine tant l’usage que la langue, comme on y assiste aujourd’hui encore avec l’entrée du digital dans la santé

Ce jargon médical est particulièrement important avec notre langue française riche en polysémie et autres subtilités. Il y a, pour les professionnels de santé, un besoin de précision que ne peut pas apporter la langue commune. Alors que le patient va décrire des “maux de tête”, la tâche du soignant est d’identifier s’il s’agit de “céphalés” ou de “migraines” et de le communiquer aux autres intervenants du parcours de soin. C’est donc bien souvent par absence de terme adapté dans le langage courant ou par volonté d’informer au mieux que les professionnels de santé font usage de vocabulaire technique face à leurs patients.

Comprendre sa santé, moteur du patient-acteur

L’un des piliers, aujourd’hui, de la santé en France est la notion de consentement éclairé du patient. Il ne s’agit plus pour le médecin de prendre pour son patient la décision du meilleur traitement mais désormais de l’informer et de l’accompagner dans son parcours de soin, y compris dans le choix d’un traitement adapté. Il est donc impératif, pour prendre les décisions relatives à sa santé, que le patient ait à sa disposition toutes les informations disponibles et qu’il soit en mesure de les comprendre pleinement. C’est un objectif qui peut malheureusement paraître utopique à la lecture de compte-rendus médicaux foisonnant d’abréviations et d’articles trop techniques. Aujourd’hui plus que jamais, le langage médical concerne et doit être compris par tout le monde, et pas seulement par les professionnels.

Heureusement, de nouveaux intermédiaires sont apparus ces dernières années pour rendre accessibles ces informations médicales. Qu’il s’agisse de professionnels de santé souhaitant rendre leur jargon plus accessible, de journalistes spécialisés ou non en santé ou encore, depuis l’ouverture de la première Université des Patients en 2009, de “patients experts”, ils sont de plus en plus nombreux à alimenter les sites et journaux de vulgarisation pour rendre la santé plus compréhensible pour le grand public.

La métamorphose en cours de la relation de soin et le regain d’intérêt des français pour leur santé ont conduit à ces belles avancées, même si des efforts restent à faire. En table ronde lors du dernier Festival de la Communication Santé(2) était par exemple énoncé la possibilité que des patients experts puissent intervenir, dans les cas médicaux complexes, pour relire les compte-rendus hospitaliers afin de les rendre plus intelligibles pour le patient et ses proches.

Si l’on peut plus facilement trouver des informations claires, notamment sur internet, avant et après la rencontre avec son médecin, le moment de la consultation est plus complexe. Et pourtant crucial. Lors d’un rendez-vous médical, le patient est la plupart du temps dans l’émotionnel (il parle de sa propre santé) alors que le soignant est plus factuel. Ce décalage de point de vue peut fortement nuire à la communication et le patient peut oublier d’aborder des éléments importants ou ne pas correctement retenir les explications qui lui sont fournies. A fortiori si elles sont trop complexes même si, comme le déplore le docteur Thomsen, Le plus souvent, on ne peut pas éviter certains termes techniques, qu’il convient d’expliciter.”. Une préparation du patient avant sa consultation, en prenant par exemple le soin d’écrire les questions qu’il souhaite demander à son médecin, peut rendre celle-ci nettement plus efficace. L’éducation des patients reste cependant une tâche complexe à mettre en oeuvre, même si elle a de grands bénéfices. Se renseigner en amont, par exemple, peut permettre de mieux cerner et décrire ses symptômes au soignant, facilitant le diagnostic. Encore qu’il s’agisse là d’une part essentielle de la tâche de celui-ci. “Une partie du travail du médecin consiste à transcrire en langage médical le discours du patient, si confus soit-il.”, explique Christian Thomsen. “En médecine, est subjectif ce qui est dit par le patient (« je me sens essoufflé ») ; est objectif ce que le médecin constate (mon patient a un souffle cardiaque).” Et “subjectif” ne veut pas dire que la parole du patient n’est pas fiable, précise-t-il, mais bien que le patient décrit à travers son jugement personnel.

Un langage qui nuit à la relation patient-médecin

Il est donc essentiel pour le médecin, lors d’une consultation, de disposer de temps pour écouter son patient et pour dialoguer. Du temps dont, pour la majorité, ils ont le sentiment de manquer de plus en plus, selon un sondage réalisé par Odoxa(3). Le baromètre, sur l’humain dans la santé, souligne de plus une asymétrie de perception du dialogue : alors que plus de 75% des patients et médecins libéraux considèrent que la consultation permet au patient de bien comprendre ce qui les concerne, seuls 48% des praticiens hospitaliers partagent cet avis. Les médecins doutent donc plus que de raison qu’ils parviennent à transmettre les informations durant

Baromètre santé 360 - L’humain dans la santé, Odoxa (janvier 2018)(3)

l’hospitalisation des patients (55% estiment les informations incomplètes et pas assez claires) et que les patients les comprennent (77%) et les retiennent (80%). Une asymétrie qui se traduit aussi lorsque les médecins surestiment la variété de sujets discutés en consultation : 95% des libéraux et 76% des hospitaliers considèrent aborder la prévention au cours d’une consultation, alors que 36% des patients seulement rapportent en avoir parlé.

Un jargon qui sort du cadre médical

Comme il a été mentionné plus tôt, langue médicale et langue française sont intimement liées en France. De nombreux termes du vocabulaire de la santé ont été adoptés dans le langage courant avec un sens différent, ce qui amène à un réel problème de dialogue entre professionnels de santé et patients, comme le déplore le docteur Thomsen : “Si je parle à un patient de trouble psychosomatique, il y a de fortes chances qu’il me réponde « vous pensez manifestement que tout cela, c’est dans ma tête, et qu’en fait je n’ai rien du tout ».”.

Le problème est particulièrement grave concernant le jargon de la santé mentale, qui se retrouve dans les discussions courantes et dans les médias avec un sens très éloigné de leur définition médicale. Car, bien souvent, ces mésusages alimentent une grave stigmatisation des patients souffrant de ces maladies mentales dont le vocabulaire est employé à tort. L’Observatoire de la Société de Consommation avait notamment publié, en 2017, une analyse du traitement médiatique de la schizophrénie(4), dénonçant une association trop systématique à la violence (58% des articles étudiés de la presse régionale lient directement la maladie à la violence criminelle), en particulier dans le contexte judiciaire qui “contribue à construire une image de monstre schizophrène”. Dans le cadre de la santé mentale, encore parfois mal comprise et donnant lieu à des débats scientifiques nombreux, les médias donnent lieu à une “cacophonie d’expert” qui complique encore la communication vers le grand public.

Cette confusion médiatique crée un terreau fertile permettant à d’autres acteurs de s’exprimer à travers un discours faussement scientifique. Avec la prise de conscience du grand public pour sa santé, beaucoup d’entreprise ont voulu trouver leur place sur un marché en expansion. La tendance est désormais aux solutions (objets connectés, services, sites et applis) de “santé et bien-être”, toujours plus nombreuses et rentables. Au premier trimestre 2018, les 10 plus grosses applications de “self-care” généraient 27 millions de dollars de revenus dans le monde, selon Sensor Tower. La santé étant devenu un argument marketing, bien des solutions invoquent une approche médicale pour défendre leurs revendications. Une étude de 2019 dans Nature Digital Medicine(5) révèle que 44% des 73 applications de santé mentale (il en existe près de 1500 sur iTunes et Google Play) les mieux notées utilisaient des éléments de langage et un ton “scientifique” pour appuyer leurs déclarations. Et ce, sans citer de littérature précise appuyant leurs dires (une seule citait de la littérature scientifique)

Dans cette métamorphose de la santé que nous vivons aujourd’hui, où le patient devient plus acteur de son traitement, l’accès à l’information médicale est un enjeu majeur. La façon de soigner évolue, accordant un rôle plus central à la compassion et à l’humain. Ce sont là des aspects du soin qui semblaient moins essentiels il y a encore quelques décennies et dont on découvre aujourd’hui l’importance, à travers par exemple le fort impact que suggestibilité et vocabulaire employé peuvent avoir sur la santé des patients(6). La communication, et le langage en particulier, sont donc des éléments à travailler avec soin dans les années à venir. Si l’on ne peut s’affranchir totalement du jargon médical, des efforts sont à entreprendre pour y sensibiliser le grand public et en limiter l’usage lors des échanges entre patients et médecins, en accordant notamment plus de temps à la discussion lors des consultations.

 

Alexis Mareschi – Etudiant en MBA Communication & Santé à l’EFAP


Références

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